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Europe - Des disparités nord-sud qui s'accentuent avec la crise

La crise économique que traverse l’Europe depuis 2008 ferme l’entrée sur le marché du travail et touche directement les jeunes, même les plus diplômés. Si les taux de chômage sont en hausse dans presque tous les pays de la zone, le décalage entre les pays nordiques et les pays méditerranéens se confirme avec un taux de chômage des jeunes de 18 à 24 ans de 46,4 % en Espagne ou de 29,1 % en Italie et de 14,2 % au Danemark1 en 2011. Comparaison des situations en Europe par Cécile Van de Velde, sociologue, maître de conférence à l'EHESS.

Le sentiment de précarité est-il partagé par tous les jeunes européens ?

Le sentiment de précarité et de déclassement est très fort en France et dans les pays du sud de l’Europe, et un peu moins en Allemagne ou dans les sociétés du nord, où les jeunes restent plus protégés. Les pays comme le Danemark, la Norvège, la Suède ou la Finlande, basés sur une logique politique socialedémocrate, ont mis en place des filets de sécurité dès 18 ans leur permettant aujourd’hui de réguler la crise. L’Etat se substitue alors à la famille, et relie l’individu à la société du travail. Au Danemark, par exemple, les étudiants reçoivent une bourse d’étude, environ 1 000 euros par mois, sous forme de 72 bons. Ces bons sont valables sans limite d’âge, ce qui leur permet de faire des allers-retours entre études et emploi, et de reprendre des études à tout moment. Et s’ils ne sont pas étudiants, les jeunes en situation de précarité peuvent avoir accès à un revenu minimum dès 18 ans. Même si le chômage des jeunes augmente aussi dans les pays du nord, la pauvreté juvénile y reste relativement faible, car l’Etat réagit pour l’instant à la crise en investissant dans l’éducation et l’accompagnement social. Contrairement aux politiques publiques françaises, notamment, qui ont plutôt tendance à agir en faveur des seniors.

Il existe différents types de traitements de la jeunesse en Europe. La crise souligne aujourd’hui leurs failles. Quelles sont-elles ?

En période de crise, même les politiques publiques des pays du nord commencent à faire l’objet de débats sociaux. Certains estiment qu’elles contribuent à forger une jeunesse privilégiée et critiquent leur coût trop élevé, même si elles permettent pour l’instant de juguler la hausse du taux de chômage. Au Royaume-Uni, les études sont majoritairement financées par les individus eux-mêmes, qui s’endettent avec, aujourd’hui, de moins en moins de certitude de trouver un emploi directement après l’université pour honorer leurs remboursement. Les jeunes qui ne font pas d’études partent également tôt de chez leurs parents, et on observe un important phénomène de sans-abrisme chez les adolescents et les jeunes adultes. L’Etat intervient relativement peu et octroie les aides sociales au cas par cas : l’entrée dans la grande pauvreté, pour les jeunes précaires, peut y être brutale et rapide.
Pour ce qui est des pays du sud de l’Europe, où les jeunes restent traditionnellement chez leurs parents jusqu’à ce qu’ils aient de quoi « s’installer » comme adultes, on observe des familles entières sombrer dans la pauvreté. Eux-mêmes touchés par la crise, les parents n’ont pas toujours les moyens de subvenir aux besoins de leurs enfants et la solidarité familiale est mise à mal, alors même qu’elle y est le pilier de la protection sociale.
En France, les politiques misent également sur la solidarité familiale pour la période d’études et d’insertion, mais celle-ci n’est pas toujours possible ni souhaitée. En n’accordant une protection sociale qu’à partir de 25 ans et en maintenant un long sas transitoire entre les études et l’emploi, on crée des situations de grande vulnérabilité chez les jeunes : la période 16-25 ans y est un âge particulièrement fragile.

Les pays du nord sont-ils des exemples à suivre ?

Même s’il existe des logiques dont on peut s’inspirer, il s’agit de pays plus petits et plus riches que les autres pays d’Europe. La culture de l’autonomie joue un grand rôle et conditionne favorablement l’arrivée des jeunes sur le marché du travail. Nous n’avons ni les moyens ni le fond culturel pour suivre vraiment ce modèle. Nous pouvons en revanche remarquer les bénéfices sociaux d’une protection sociale à partir de 18 ans et d’un système qui traite les jeunes comme des adultes, et donc « défamilialiser » davantage les jeunes Français, à la fois par l’Etat et par l’emploi.

1. Chiffres OCDE Juillet 2012

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