L’accueil inconditionnel au défi des consommations

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 Grand angle / SUR LE TERRAIN 

Autoriser l’alcool dans les centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRSCHRSCentre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale) n’a rien d’une évidence. C’est pourtant ce qu’a voulu expérimenter le CHRSCHRSCentre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale Georges Dunand à Paris, géré par l’association Emmaüs Solidarité. Retour sur une expérimentation réussie.

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Depuis 2007, le CHRSCHRSCentre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale Georges Dunand accueille des personnes se trouvant dans une démarche de soins et présentant essentiellement des pathologies évolutives ou chroniques, leur permettant ensuite d’engager des démarches pour accéder à un logement et à un emploi. Cette attention parti-culière portée aux soins a sans doute favorisé le lancement, en 2015, de cette expérimentation autour de la santé et des addictions.

« Il est interdit d’interdire »

À Georges Dunand, l’interdiction de consommer pouvait amener les personnes à boire une quantité importante d’alcool en dehors de la structure avant d’y revenir pour y passer la nuit, mais aussi contraindre les personnes à boire en cachette, rendant leur addic-tion taboue, voire culpabilisante. Globalement, le CHRSCHRSCentre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale faisait face à beaucoup de tensions et de violences, directement liées à l’interdiction d’alcool. Le constat de départ était donc très clair : le fait d’interdire l’alcool dans les centres d’hébergement exposait les personnes à une surconsommation qui pouvait être dange-reuse pour elles. L’objectif de la démarche était donc de réduire les risques individuels et collectifs liés aux consommations d’alcool au sein et en dehors de la structure.

Au début de l’expérimentation, les résidents, premiers concer-nés, étaient inquiets : « où sera la limite si je suis perpétuellement confronté à la tentation de boire de l’alcool ? ». Certains membres de l’équipe étaient eux aussi assez réticents, considérant que l’ex-périence était risquée : « est-ce que cette idée n’inciterait pas les personnes à consommer plus massivement ? Comment allons-nous gérer les éventuels débordements liés à l’alcool ? ». Il a égale-ment fallu faire tomber les idées reçues telles que « Emmaüs ouvre un bar pour les hébergés ! ».

L’accompagnement au cœur du projet

Le projet, initié par la mission Santé de l’association Emmaüs Soli-darité, gestionnaire de la structure et porteuse de la démarche, et développé avec la Mission Métropolitaine de Prévention des Conduites à Risques, principal financeur du projet, a débuté à l’automne 2015.
Au cours des ateliers animés par des professionnels du champ de l’addictologie venus de l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie, les doutes du groupe de travail composé des résidents et des professionnels ont pu être dissipés. Ces ateliers ont permis à chacun de s’exprimer librement sur ses représentations de l’alcool, d’établir un diagnostic de la situation et de proposer des solutions.
En janvier 2017, après un an et demi d’accompagnement, ce sont les résidents et l’équipe de professionnels du CHRSCHRSCentre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale eux-mêmes qui ont décidé d’autoriser la consommation d’alcool dans les espaces privatifs en l’inscrivant au règlement de fonctionnement de la structure.

Quand l’alcool n’est plus un tabou

Les changements positifs au sein de la structure se sont très vite fait sentir. Travailleurs sociaux et résidents sont unanimes pour dire que les incidents liés à l’alcool sont devenus beaucoup moins nombreux, la tension moins palpable. Les canettes et bouteilles retrouvées cachées dans les douches ou dans les toilettes ne sont maintenant qu’un lointain souvenir.
Bruno, hébergé, nous raconte : « À un moment de ma vie, j’ai tout perdu et je suis parti en vrille. Si on regarde une personne que par le prisme de son addiction, elle restera addict. Autoriser l’alcool nous a permis de discuter plus librement, de moins se cacher, d’accepter qu’on avait peut-être besoin d’un soutien moral mais aussi d’une aide médicale pour apprendre à se maîtriser, mieux gérer. Quand on se sent écouté, ça marche ».

Autoriser l’alcool, et après ?

Autoriser l’alcool a permis de ne plus en faire un sujet tabou, ou au moins, un sujet plus facile à aborder. C’est à ce moment-là qu’il a été possible d’ouvrir le dialogue sur les addictions et d’entrer dans une démarche de soins avec les personnes qui le souhaitaient. Ce changement a permis d’orienter des personnes vers des struc-tures de soin spécialisées en addictologie et actuellement, des passerelles sont en cours de développement avec d’autres struc-tures afi n que les personnes en retour de cure puissent trouver un établissement correspondant à leur nouveau projet de vie

À Georges Dunand, le volet santé de l’accompagnement a été renforcé et cela a été rendu possible par la formation des profes-sionnels permanents, qu’ils soient travailleurs sociaux, directeurs, agents d’accueil, chefs de service ou agents d’entretien, en lien avec les résidents du CHRSCHRSCentre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale. Si permettre la consommation d’alcool est quelque chose d’encore inhabituel, loin de l’idée normée sur la façon de protéger les personnes dites vulnérables, cette expéri-mentation confi rme les avancées que représentent la Réduction des Risques et des Dommages1 pour les usagers, les professionnels et l’environnement général dans lequel ils évoluent.

Marguerite Bonnot

1 La réduction des risques (RdR) est une stratégie de santé publique qui vise à prévenir les dommages liés à l’utilisation de drogues, et en ce qui nous concerne, d’alcool. La RdR se distingue de la prévention de l’usage et des traitements, dont elle se veut complémentaire. En effet, si les traitements ont pour objectif un changement d’ordre sanitaire et/ou psychosocial, si la prévention a pour objectif de diminuer l’incidence de l’usage de drogues et/ou d’alcool dans la population, la réduction des risques, quant à elle, a pour objet de réduire les risques et de prévenir les dommages que l’usage de drogues et/ou d’alcool peut occasionner chez les personnes qui ne peuvent ou ne veulent pas s’abstenir d’en consommer

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