Grand angle / PARTI PRIS - René Dutrey

Interviews

René Dutrey

Secrétaire général du Haut comité pour le logement des personnes défavorisées

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Pouvez-vous nous dire quel sont le rôle et les missions du HCLPD ?

René Dutrey : Le Haut Comité pour le Logement des Personnes Défavorisées a été créé à la demande de l’Abbé Pierre en 1993. Il est rattaché aux services du Premier ministre et a une indépendance de parole totale. Son rôle est de faire le suivi des politiques de logement des personnes dites défavorisées. Il rend un rapport par an sur un sujet qu’il choisit ou sur lettre de mission du ministre. Il peut aussi s’auto saisir de tous les sujets qui lui paraissent importants.
Le dernier rapport publié est celui sur la mise en œuvre du Logement d’abord1 en novembre 2018 et cette année, il sera consacré à l’habitat indigne avec un focus sur Marseille et un sur le 93.

Selon vous, l’inconditionnalité de l’hébergement existe-t-elle toujours en France en 2019 ?
R.D. : Non, aujourd’hui l’inconditionnalité de l’hébergement n’est pas respectée dans la plupart des départements en tension. Bien sûr, il y a un problème d’offre, mais en fait aujourd’hui, se reportent sur l’hébergement tous les dysfonctionnements des autres politiques publiques. Par exemple, l’ASE dysfonctionne avec des ruptures sèches du dispositif de prise en charge à 18 ans et cela se répercute sur l’hébergement. La psychiatrie met en place une politique de fermeture de lits et de réduction des effectifs et des moyens et cela se reporte sur l’hébergement.
Egalement, la politique d’asile qui n’est pas à la hauteur des enjeux et qui n’est pas calibrée pour accueillir les fl ux migratoires du moment, se reporte sur l’hébergement. Cela donne une situation avec effectivement un manque d’offre d’hébergements qui pousse les acteurs à une situation de gestion de pénurie urgentiste en permanence. Par ailleurs, c’est assez fou de penser que la jurisprudence et les tribunaux aient émis des conditions à ce principe. Ce qui affaibli la notion d’inconditionnalité. D’une part, la jurisprudence s’est adaptée à la gestion de la pénurie en évoquant une obligation de moyens et non de résultats. Et d’autre part, on se retrouve dans cette gestion de la pénurie à devoir prioriser et ordonnancer la fi le d’attente sur des critères « d’estimation de la détresse », jusqu’à en arriver à des situations ubuesques. Par exemple, le concept de SDF « avérés à la rue » ou savoir si héberger une femme enceinte est plus urgent qu’une personne handicapée avec un enfant malade... Et bien sûr, cela rend le travail des opérateurs extrêmement violent au jour le jour. On demande aux opérateurs de se comporter comme de simples gestionnaires de fl ux et de stocks sans aucun sens humain et en oubliant que derrière chaque dossier il y a un parcours de vie. Alors qu’aujourd’hui ce n’est pas l’hébergement qui coûte cher mais c’est la sous dotation de toutes les autres politiques publiques qui se reportent sur l’hébergement.

En 2018, le HCLPD a publié les conditions nécessaires pour la mise en œuvre du Logement d’abord. Le chapitre 2 est consacré au respect de l’inconditionnalité. Pourquoi ?
R.D. : Car nous estimons qu’il existe deux piliers qui doivent fonctionner de concert. Premièrement le droit au logement pour tous et deuxièmement l’accueil inconditionnel dans les situations d’urgence. L’un ne peut pas aller sans l’autre. Il y aura toujours besoin d’hébergement d’urgence avec des personnes en rupture dans leurs parcours. Parce qu’elles sont déracinées, pour différentes raisons comme fuir la guerre ou la violence conjugale ou un foyer non accueillant.
Malheureusement, le Logement d’abord a été utilisé dans certains pays pour justifi er la baisse des crédits de l’hébergement. Et alors que le Logement d’abord va demander initialement un investissement supplémentaire de transformation et d’évolution pour après permettre une économie.
Concernant la modifi cation de l’article, nous avons eu un début de retour avec le rapport du député Démoulin2 de mars 2019 qui rappelle la nécessité de respecter l’accueil inconditionnel. Nous avons fait cette proposition de modifi cation car dans cet article on parle de « détresse » et comme toute la jurisprudence s’est focalisée à estimer le bon niveau de détresse pour pouvoir bénéfi cier de l’accueil inconditionnel, nous considérons qu’il vaut mieux faire disparaitre cette notion. Le simple fait d’être sans-abri est une situation de détresse.

Selon vous, comment doivent évoluer les missions des centres d’hébergement dans le cadre d’une politique du Logement d’abord ?
R.D. : Encore une fois, le Logement d’abord demande de l’investissement pour faire évoluer les centres d’hébergement d’urgence. En gros, il risque d’y avoir deux catégories de centres d’hébergement d’urgence : une première catégorie qui va continuer de répondre à l’urgence en essayant de tendre le plus possible vers du logement d’urgence et une autre catégorie qui doit de plus en plus ressembler à du logement (comme par exemple les CHRSCHRSCentre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale diffus).

Souhaitez-vous passer un message aux centres d’hébergement confrontés tous les jours à des injonctions contradictoires pour faire respecter ce principe d’inconditionnalité ?
R.D. : Oui, j’ai envie de leur dire que s’il s’agit de gérer des fl ux et des stocks, le privé pourra le faire. Mais la prise en compte de la diversité des temporalités humaines seront sûrement remises en question.La plus-value de nombreuses associations, dont celles de la Fédération est qu’elles donnent du sens à leurs actions. Parce qu’elles sont issues d’une culture militante dans le sens noble du terme, en agissant pour les droits fondamentaux. Donner du sens à ses actions et faire du plaidoyer est ce qui permet de continuer à considérer qu’on gère bien des humains et non des flux .
De plus, les activités de plaidoyer et d’accès aux droits sont devenues éminemment subversives. Pourtant, c’est essentiel lorsqu’on gère de la pénurie.
Or aujourd’hui, faire un recours DALODALODroit au logement opposable est presque considéré comme un acte de défi ance...
Pour finir, dans les secteurs où il n’y a pas de tension, c’est marquant de voir que même dans les discours nous entendons des concepts « tarte à la crème » comme l’appel d’air.
Les préjugés et les croyances sont même plus forts que la Loi dans certains territoires et elles font les politiques publiques. Il y a encore une immense bataille culturelle à mener sur les préjugés qui concernent les personnes les plus pauvres.

Propos recueillis
par
Audrey-Jane Bald

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