Aides sociales : « Il faut redonner l’accès au travail et la dignité à chacun ! »

Le Monde le 28/02/19

La meilleure contrepartie aux versements d’allocations est d’accompagner les demandeurs d’emploi et de renforcer leur formation, estiment Louis Gallois et Eric Pliez dans une tribune au « Monde ».

En rouvrant le débat sur les contreparties à l’octroi des aides sociales et en ciblant les allocataires, le premier ministre, Edouard Philippe, cherche d’abord à renvoyer aux individus la responsabilité de leur situation, déchargeant ainsi le reste du corps social – Etat, collectivités, entreprises – de ses propres responsabilités dans cette situation.

Le chômeur de longue durée, de fin de droit, le précaire au bord de l’exclusion que nous croisons tous les jours veut avant tout s’insérer, trouver un travail, un vrai travail salarié, qui lui permette de vivre dignement. Pour lui, ce produit est devenu terriblement rare. Rappelons-le : la baisse globale – mais limitée – du chômage en France ne s’accompagne pas d’une baisse du chômage de longue durée qui frappe toujours plus de 2,5 millions de personnes.

Au fil du temps, on sort des radars

Plus la situation des personnes exclues du travail dure, plus la reprise est difficile. Au fil du temps, on sort des radars, on perd non seulement du savoir-faire, mais jusqu’au rythme qu’impose une activité régulière, et surtout, on coupe peu à peu le lien social. Nos expériences le démontrent ; c’est un accompagnement adapté à la situation individuelle qui permettra à la personne de reprendre pied.

Quand on est en fin de droit, on bascule dans le revenu de solidarité active (RSARSARevenu de solidarité active). Rappelons que l’ancêtre du RSARSARevenu de solidarité active, le revenu minimum d’insertion (RMI), instaurait avec le « I » de l’insertion un contrat qui imposait à tous de s’inscrire dans une démarche. Ne pas le faire exposait la personne à une suspension de ce revenu. Le RSARSARevenu de solidarité active a été créé dans cet esprit en mettant un cran de plus avec une prime à la reprise d’activité. La contrepartie « Insertion » existe donc bien !

Sur le terrain, que constatons-nous ? Les contrats d’insertion varient selon les départements, chargés de la mise en place de ce volet, et l’Etat ne respecte pas l’abondement prévu au profit des départements limitant ainsi l’accompagnement des personnes. Les départements eux-mêmes ne jouent pas toujours le jeu.

Des solutions existent pourtant : elles articulent toutes trois composantes : la mise à l’emploi, la formation et l’accompagnement. L’insertion par l’activité économique, bien sûr, est un outil puissant. La Cour des comptes vient d’en tirer un bilan positif et il est essentiel de faire croître et de rapprocher des entreprises. Des expérimentations sont porteuses d’espoir, notamment celle des territoires zéro chômeur qui, en dix-huit mois, a permis à un millier de chômeurs de longue durée de retrouver un emploi, c’est-à-dire un pouvoir d’achat, un statut social, une estime de soi et le lien social.

L’association Aurore suit 1 500 allocataires à Paris. Beaucoup sont des chômeurs de longue durée ayant basculé au RSARSARevenu de solidarité active. D’autres ont des problèmes associés, notamment de santé ou de handicap qui peuvent conduire à un reclassement ou à une orientation spécialisée.
L’objectif – soutenu par le département de Paris – est de 45 % de retour à l’emploi ! Et ça marche !

Comment ? En rétablissant la confiance, en réinstallant des espaces générateurs de lien social, en proposant des formations adaptées, en tissant un réseau d’employeurs qui comprennent la plus-value de notre accompagnement et permettent la mise à l’emploi, en instaurant un suivi dans l’emploi si nécessaire. Une expérimentation, Sève, a été menée sur ce thème, avec succès.

Souvent, reprendre une formation

Avant de traverser la rue et de toquer à la porte du restaurant d’en face, il faut souvent reprendre une formation, passer par des stages, et quand on est une mère célibataire vérifier que le petit salaire obtenu ne sera pas englouti par les nounous et les transports !

Les actions que mènent tous les acteurs de la solidarité se fondent sur un principe : redonner la dignité et l’accès au travail à chacun ! Cela ne peut pas passer par une forme de bénévolat obligatoire. Cette proposition expérimentée dans le Haut-Rhin est humiliante pour les personnes et contre-productive.

En lançant ce débat, le premier ministre touche aussi à quelques principes que nous pensions acquis et particulièrement celui de la solidarité nationale : en France, on cotise pour soi, mais aussi pour la communauté dans un principe de répartition. Cela veut dire qu’on participe selon ses moyens (qui peuvent évoluer ou diminuer dans une vie), et qu’en contrepartie, on peut être accompagné, quand le besoin s’en fait sentir. En visant les allocataires, n’est-ce pas ce principe qui risque d’être mise en cause ?


Louis Gallois, président de la Fédération des acteurs de la solidarité
Eric Pliez, directeur général de l'association Aurore

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