[TRIBUNE] Droit de l’enfant : « Nous sommes revenus en ce XXIe siècle au temps médiéval des Hôtel-Dieu »

Le Monde le 20/11/2019

Pour Antoine Durrleman et Louis Gallois, il s’agit d’une régression sociale majeure qu’en France, on laisse de plus en plus d’enfants vivre dans la rue, expliquent dans une tribune au « Monde », les deux anciens grands commis de l’Etat.

Ce n’est pas à l’autre bout du monde que cela se passe. C’est dans les rues de nos villes, c’est sur leurs trottoirs, que chacun peut en faire le constat dramatique : jamais autant d’enfants, de nourrissons, de bébés, de femmes enceintes sans abri. Pas seulement en journée. Aussi les nuits. Les unes après les autres. Pendant des semaines et des semaines. Pendant des mois.

Ce 20 novembre sont célébrés les trente ans de la convention internationale des droits de l’enfant qu’a ratifiée la France. Elle a pris alors l’engagement solennel de protéger tous les enfants des risques de tous ordres qui peuvent les menacer. En ce jour anniversaire, nous voulons le dire haut et fort : notre pays faillit honteusement à cet engagement en acceptant de laisser à la rue toujours plus d’enfants.

Les chiffres sont tragiques. A Paris, 700 enfants en famille sollicitent chaque jour un hébergement au SAMU social en appelant le 115. En vain. Le seul Centre d’action sociale protestant (CASP), qui gère la plate-forme parisienne d’accueil des familles demandeuses d’asile, comptabilise depuis trois mois plus de 400 personnes en famille en permanence à la rue.

Un drame inacceptable

Un évènement insupportable s’est produit en octobre : une mère suivie par le CASP, enceinte de jumeaux, a perdu l’un d’entre eux après un accouchement d’urgence à cinq mois de grossesse. Les médecins lui avaient prescrit de garder impérativement le lit, mais elle avait passé six semaines à la rue, faute d’avoir pu être prise en charge dans une structure d’hébergement. Ce drame est inacceptable.

D’autres peuvent se produire à tout moment. Tout récemment encore, une jeune mère en errance a accouché à l’accueil physique de la plate-forme des familles demandeuses d’asile du CASP. L’aide à distance des équipes du SAMU a permis que cette fois tout se passe bien. Mais qu’en sera-t-il une prochaine fois ? Une tragédie qui se vit aussi à l’hôpital avec des mères seules en sortie de maternité sans solution de logement et des familles contraintes de dormir dans les salles d’attente pour se protéger de la rue.

Nous sommes revenus en ce XXIème siècle au temps médiéval des Hôtel-Dieu. Le ministère du logement a, certes, annoncé l’ouverture pour cet hiver de 14 000 places d’hébergement temporaires, soit la reconduction du dispositif de 2018. Des places qui n’ouvriront qu’en fonction de la chute des températures. Des places en nombre insuffisant et trop souvent inadaptées à l’accueil digne de familles avec de très jeunes enfants.

Un effort national contrôlé par le Parlement

Et voilà qu’en même temps on annonce aux associations un plafonnement des nuitées d’hôtel pour les familles en demande d’asile. La crise humanitaire actuelle en Ile-de-France va encore s’aggraver dans une spirale du pire. L’errance dans la rue de tous ces enfants et de ces familles est indigne de notre pays. Elle est totalement contraire aux principes qui fondent notre République et à nos engagements internationaux.

Nous appelons à un sursaut immédiat de tous. A une mobilisation nationale de l’Etat, des collectivités locales et de l’ensemble de la société pour qu’aucun enfant ne soit contraint de vivre à la rue. Fixons-nous collectivement l’objectif « zéro enfant à la rue ».

Donnons-nous-en les moyens à travers la programmation de centres d’hébergement pérennes adaptés à l’accueil des familles et la relance de la production de logements sociaux accessibles aux ménages les plus pauvres. L’effort doit être national, chiffré et contrôlé chaque année par le Parlement. Pour que notre pays soit enfin à la hauteur de son devoir d’humanité.

Imprimer E-mail

Vous n'avez pas encore de compte? Inscrire maintenant!

Connectez-vous à votre compte