[ARTICLE PRINCIPAL] Les femmes en grande précarité : regarder l'inégalité en face

Premières victimes de la crise économique, beaucoup de femmes, qu’elles soient seules ou avec enfants, voient leur situation se précariser fortement. Nombreux sont les rapports, les études et les alertes du milieu associatif qui montrent la hausse signi cative du nombre de femmes à la rue, en situation de mal-logement, et de mères seules qui s’éloignent d’une insertion professionnelle stable et sont dans la survie. De l’insertion di cile sur le marché du travail aux bas salaires quand elles sont en emploi, en passant par l’isolement social après un divorce, les femmes cumulent en e et di érents facteurs qui les maintiennent dans une situation sociale di cile et accentuent les risques de reproduction des inégalités pour leurs enfants. Elles sont de plus en plus nombreuses à vivre dans la rue, privilégiant les lieux publics le jour et se cachant la nuit, sans autre recours que la mise à l’abri temporaire quand elles n’ont pas d’enfant.

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Après un conflit conjugal et des violences, une rupture familiale, ou après un divorce, quand elles ont un ou plusieurs enfants à charge, les raisons du basculement des femmes dans la grande précarité sont multiples. Cette part de la population est celle qui est la plus sujette au mal-logement, aux renoncements aux soins et au sous-emploi, dans une société qui n’a pas encore franchi le pas d’une réelle égalité entre les femmes et les hommes, sur le marché du travail ou même dans les soutiens  nanciers et sociaux qu’elles proposent aux mères qui ont la responsabilité d’une famille.

Entre la multiplication des divorces ces quarante dernières années, et la hausse du nombre d’emplois à temps partiel à partir des années 90, l’instabilité économique et sociale de cette frange de la population ne cesse de se renforcer. Selon un rapport du Conseil économique, social et environnemental, datant de 2013, 4,7 millions de femmes ont un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté.

Si le nombre de femmes actives est passé de 6,6 millions à 13,5 millions de 1962 à 2010, aujourd’hui, elles représentent 70% des travailleurs pauvres, avec un revenu inférieur à 964 euros mensuels. Cette insu sance chronique de ressources conduit d’ailleurs un nombre croissant d’entre elles au surendettement (53% des personnes surendettées sont des femmes seules, selon une étude de la Banque de France de 2011) et à trouver des solutions de survie pour s’en sortir, en se prostituant ou en commettant des délits passibles de prison.

Dans sa synthèse hivernale du baromètre 115, publiée en avril 2016, la FNARSFNARSAncien nom de la Fédération des acteurs de la solidarité constate une hausse des demandes d’hébergement faites par les femmes seules (+ 13% dans les 45 départements et + 10% au 115 de Paris) entre l’hiver dernier et cet hiver.

LA SURVIE À L’ABRI DES REGARDS

À 58 ans, Monique, qui a vécu à la rue pendant une dizaine d’années, est très sollicitée pour des interventions dans des conférences ou colloques sur les femmes sans-abri. Pour elle, il y a deux di érences fondamentales entre un homme et une femme SDF: le risque d’agressions sexuelles et la stigmatisation. «Les femmes sans-abri se cachent pour se protéger. Elles vont dans les bibliothèques, et tous les lieux publics où elles peuvent passer inaperçues. Je veux qu’on arrête de parler d’invisibilité des femmes à la rue, elles sont là et en nombre j’en croise de plus en plus, et notamment
des jeunes femmes en rupture avec leur famille », dit-elle.

Dans ses recherches, Corinne Lanzarini (« Survivre à la rue, les violences faites aux femmes et relations aux institutions d’aide sociale », publiées par l’Harmattan les Cahiers du genre, 2003) montre que les violences, qu’elles soient institutionnelles ou qu’elles viennent de leurs pairs, renvoient à chaque fois à leurs attributs de féminité. Pour elle, ces deux espaces sociaux s’alimentent respectivement de violences diverses : la vie à la rue est risquée et débouche sur la nécessité d’accepter la vie en institution, source de protection des violences de la rue, mais faite de contraintes extrêmes, qui renvoient dans la rue une partie de ces femmes.

Les femmes sans-abri se trouvent souvent entre deux obligations contradictoires. D’un côté, et Monique le confirme, elles ne prennent pas soin d’elles et laissent leur corps se dégrader pour se protéger des agressions sexuelles, et, de l’autre, on leur demande de faire attention à leur apparence pour leur insertion sociale et professionnelle. L’alternance entre la rue et les centres d’hébergement d’urgence ou les hôtels renforce d’autant cette contradiction et peut pousser certaines femmes à renoncer à solliciter le 115, numéro d’urgence pour les personnes à la rue.

Cette inadaptation de la veille sociale aux besoins des femmes, Elie Azria en a été témoin régulièrement quand il travaillait à l’hôpital Bichat à Paris. Gynécologue clinicien, il voyait sortir les jeunes mères de la maternité, avec leur bébé, sans solution d’hébergement pour la nuit. « J’ai vu une grande précarité chez de nombreuses femmes enceintes, créant des risques multiples pour le foetus ou le nouveau-né et la mère, car le suivi de grossesse n’est pas le même. Elles sont tellement occupées à trouver un logement et à survivre qu’elles ne remarquent pas forcément l’arrêt de leurs règles, quand elles ne sont pas déjà déréglées par cette situation. Mais quand le suivi est tardif, on ne peut jamais rattraper les informations des premières semaines sur le foetus », explique-t-il.

LA PRESSION SOCIALE DES MÈRES

La France compte aujourd’hui près de deux millions de familles dites monoparentales (au sens d’un ménage avec un parent et au moins un enfant), pour 776000 en 1975, avec une majorité de femmes qui occupent ce rôle de «chef de famille», et qui, pour un tiers d’entre elles, se trouvent à vivre sous le seuil de pauvreté.

Gérard Neyrand, sociologue, qui a dirigé une recherche-action à Marseille en 2003 sur les familles monoparentales précaires, insiste sur un point : « Il ne s’agit pas uniquement d’une précarité économique mais également sociale et relationnelle. Cette précarité peut toucher tous les milieux sociaux et arrive souvent après une séparation. Les femmes ont un faible revenu, ou sont sans emploi, dans un cercle relationnel qui se restreint ».

À cette insécurité économique et sociale peut s’ajouter la peur de se voir retirer leurs enfants. Il constate également que la situation s’est durcie depuis 2003, avec la fermeture de deux centres sociaux d’accueil de femmes à Marseille. Il précise que l’une des rares préconisations de cette recherche qui ait été suivie concerne l’ouverture des crèches aux parents qui ne travaillent pas. Élément essentiel pour permettre à ces femmes de suivre une formation ou d’envisager la reprise d’un poste, le plus souvent à temps partiel.

Selon Séverine Lemière, enseignante-chercheuse à l’Université Paris Descartes et présidente de l’association «FIT, une femme, un toit», c’est justement cette possible indisponibilité qui enferme ces mères dans le halo du chômage, car, n’ayant pas la possibilité de travailler dans les 15 jours, elles ne répondent pas à l’un des critères qui déterminent les personnes en recherche d’emploi et ne sont donc pas comptabilisées dans les chiff res du chômage.

LE SOUS-EMPLOI DES FEMMES

Actuellement un tiers des femmes qui travaillent occupent un emploi à temps partiel. Il peut s’agir d’un choix, mais certaines d’entre elles sont en sous-emploi, car elles aimeraient travailler plus, mais ne trouvent pas d’emploi à temps plein. Aux horaires souvent inadaptés à la vie de famille, pour des postes de chargée d’entretien par exemple, s’ajoute une faible rémunération, qui maintient ces femmes, parfois en famille monoparentale, dans une insécurité permanente.

Certains secteurs sont très féminisés et recrutent presque exclusivement à temps partiel, pour les services à la personne, le nettoyage ou bien la grande distribution, ou encore les métiers liés à la relation à l’autre ou au soin. Pour Séverine Lemière, « les inégalités salariales entre femmes et hommes s’expliquent aussi par la sous-valorisation de certains de ces métiers très féminisés, les compétences professionnelles qui y sont attendues étant sous-estimées et assimilées à des qualités dites féminines ».

Pourtant plus diplômées que les hommes, la plupart des femmes n’obtiennent pas les mêmes reconnaissances salariales, avec, pour conséquence, d’autres conditions de vie professionnelle, d’autres carrières, car, comme le précise Séverine Lemière « on ne fait pas carrière à temps partiel en France », et de petites retraites.

Si la société civile et les travailleurs sociaux ont un rôle important à jouer pour soutenir ces femmes en détresse sociale, tout laisse à penser que le soutien escompté dépasse largement notre secteur. L’égalité entre les femmes et les hommes a encore de nombreux caps à franchir…


Céline Figuière

UN CADA POUR FEMMES

Coallia va ouvrir un nouveau CADA dans l’agglomération nantaise au mois d’août. Exclusivement réservé aux femmes, seules ou avec leurs enfants, ce centre de 60 places expérimente un nouveau type d’accompagnement. Entretien avec Marie Pastor, conseillère technique à la direction hébergement/logement accompagné chez Coallia.

"Nous avons remporté un appel à projets en janvier en proposant ce CADA pour femmes en appartements. Elles vivront en cohabitation, entre femmes ou petites familles. Il s’agit d’une nouveauté pour Coallia, car si nous gérons déjà 4271 places de CADA (auxquelles s’ajoutent 1000 places en cours d’ouverture), nous n’avions pas de CADA exclusivement réservé aux femmes. C’est d’ailleurs le premier CADA pour femmes en France, d’où l’intérêt de ce projet pour l’ensemble du secteur.
Les hommes demandeurs d’asile sont plus visibles, mais il y a également beaucoup de femmes qui viennent chercher une protection en France. Aujourd’hui, plus d’un tiers des demandeurs d’asile sont des femmes, dont 35% sont célibataires et et 12% en situation de rupture familiale.

Ce CADA est destiné à accueillir des femmes demandeuses d’asile, et en priorité celles qui ont été victimes de persécution parce qu’elles sont des femmes (mutilation, viol de
guerre, mariage forcé). Nous souhaitons ensuite partager cette connaissance pratique de l’accompagnement de femmes ayant vécu ce genre de traumatisme, et montrer comment ce passé peut avoir des conséquences sur la procédure de demande d’asile. Ce centre aura un rôle pilote.

Certaines femmes peuvent en effet être pénalisées dans leurs demandes d’asile car elles ont du mal à prouver ce qui leur est arrivé, elles sont sous le choc, avec des tabous qui peuvent créer une impression de flou dans leur récit. Les accompagner demande une attention particulière dans la formulation du récit et une évaluation continue de la vulnérabilité Le projet a été accepté avec ces spécificités, mais maintenant nous allons lancer un travail important avec l’Office français de l’immigration et de l’intégration sur l’orientation vers ce centre quand leurs agents croisent une personne qui présente ce genre de traumatisme, au niveau du guichet unique et de la première orientation, mais également, et ce sera peut-être moins facile, quand une femme est déjà dans un CADA, mais que sa situation justifie qu’elle en change, pour des raisons d’éloignement ou de décohabitation par exemple."

 

 

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