Reportage - Ici & maintenant

Les reportages de F magazine

ici-maintenantLe rendez-vous est donné à 22h30 au « 11 bis » , boulevard de l’hôpital à Paris. Habituellement, le matin, cet accueil de jour, situé juste à côté de la gare d’Austerlitz, propose petits déjeuners, douches et ateliers divers aux personnes sans-abri. Mais, chaque vendredi soir, c’est aussi le point de départ de l’une des tournées de nuit réalisées par les bénévoles du Secours Catholique. Par équipe de trois ou quatre, ils sillonnent les artères de la capitale, en voiture, pour aller à la rencontre des personnes à la rue, celles qui ne viennent pas, ou très rarement, dans les lieux d’accueil « fixes » . Finalement, cette nuit, ils ne seront que deux, Antoine s’étant désisté sans prévenir, les aléas du bénévolat et du renouvellement fréquent des équipes.

Mais, ce changement de dernière minute n’entamera en rien l‘énergie de Catherine, bénévole depuis deux ans au Secours Catholique et Didier, bénévole depuis plus de 20 ans, et qui fait aujourd’hui partie des cinq chefs d’équipe des tournées de nuit. Ils se sont tous les deux investis dans le bénévolat par conviction, et partagent fréquemment leur expérience avec leurs collègues ou leurs amis, en les incitant à s’engager également, un bouche-à-oreille souvent maitre d’oeuvre dans le recrutement de nouveaux bénévoles pour les associations. Après avoir chargé la voiture avec des thermos d’eau chaude, des sachets de thé et du café soluble, le duo démarre sous une pluie ininterrompue, l’allure réduite et le regard aiguisé pour repérer les personnes sans domicile. Premier arrêt, boulevard Saint-Antoine où des familles roms sont dispersées le long du trottoir.

« EN TANT QUE BÉNÉVOLE DU SECOURS CATHOLIQUE, NOUS NOUS ATTACHONS SURTOUT À CRÉER DU LIEN, À ASSURER UNE PRÉSENCE ET PRENDRE LE TEMPS D’ÉCOUTER LES PERSONNES À LA RUE »

L’équipe s’approche de deux femmes, l’une, visiblement âgée, est calfeutrée dans un sac de couchage, l’autre accueille les bénévoles avec un large sourire. Des poignées de main soutenues, quelques mots échangés, une boisson chaude offerte, les tournées sont uniquement orientées sur le contact humain. « Nous ne sommes pas dans la distribution, il y a déjà beaucoup d’associations qui apportent des couvertures, des produits d’hygiène, de la nourriture, des vêtements. En tant que bénévole du Secours Catholique, nous nous attachons surtout à créer du lien, à assurer une présence et prendre le temps d’écouter les personnes à la rue », explique Didier. Une démarche à laquelle doivent adhérer les nouveaux venus, pour qui le fait de ne pas donner de matériel peut être déstabilisant au début.

ÊTRE À L’ÉCOUTE DE L’AUTRE

Place de la Nation, à peine abrité de la pluie sous un porche trop étroit, Malik est bien connu des bénévoles. En les voyant arriver, son visage s’éclaire, il les invite à s’asseoir à ses côtés sur son sac de couchage, pour ne pas être trop mouillés. « La nuit, c’est un moment particulier, on entre au domicile des gens, leur bout de trottoir, c’est un peu chez eux », poursuit Didier. « Pour faire les tournées de nuit, il faut aimer l’inattendu », ajoute Catherine. Ainsi, certains racontent leurs dernières aventures rocambolesques dans la rue, d’autres évoquent l’importance de l’amitié, la coupe du monde de football ou les élections européennes, informés de ces actualités par la radio qui tient compagnie à la plupart d’entre eux. Les sujets de conversation tournent rarement autour de leur situation de mal-logement ou d’un éventuel accompagnement social. C’est seulement en fonction des besoins exprimés par les personnes elles-mêmes que les bénévoles suggèrent une orientation vers un dispositif. C’est le cas de Titi, qui s’est installé pour la nuit au marché aux Fleurs avec trois autres compagnons et leurs chiens. Il prend avec intérêt le prospectus qui présente les activités du « 11 bis » , en pensant y aller un matin, pour se poser un peu. Mais l’arrivée des bénévoles n’est pas toujours bienvenue. Comme ce soir-là, rue de l’hôtel de ville, où une trentaine de personnes sont alignées sous les arcades. Dans ce « dortoir » à ciel ouvert, les personnes ne sont pas en recherche de contact, elles viennent ici en quête d’un lieu où dormir et repartent le lendemain matin. L’approche est alors plus délicate, les bénévoles passent et s’identifient mais n’insistent pas. Ils seront plusieurs cette nuit à rejeter, avec plus au moins de violence, le moment d’échange proposé par l’équipe. Des réactions parfois difficiles à encaisser pour les bénévoles, et qui nécessitent une grande ouverture d’esprit et une prise de recul importante par rapport à la souffrance des personnes. Dans certaines situations plus complexes, en présence de comportements agressifs liés à une alcoolémie élevée ou de risques d’hypothermie, en hiver notamment, les équipes font appel à la police ou aux pompiers, mais très peu au 115, saturé. Cette nuit, la tournée s’achève avec un passage dans la voirie souterraine qui serpente sous les Halles, un endroit connu des associations où se sont établis des campements de fortune abritant des dizaines de personnes, fréquemment chassées à cause des travaux de rénovation. Les bénévoles y retrouvent Georges, originaire de Guadeloupe, qui, avec fierté, évoque son île et, avec humour, les encourage à s’y rendre. Il parle ensuite de son frère handicapé, de son arrivée en France métropolitaine, de son travail dans le bâtiment et de son attente d’un logement depuis quatre ans. Plus loin, d’autres rencontres attendent les bénévoles, d’autres échanges, des moments un peu à part qui visent à rompre la solitude des personnes à la rue.

LA FORMATION, CLÉ DE VOÛTE DU BÉNÉVOLAT

Deux à trois fois par an, les bénévoles sont réunis pour évoquer les dysfonctionnements des tournées de nuit et les améliorations à y apporter. Un suivi important qui contribue à favoriser la notion d’équipe et le sentiment d’appartenance à l’association. Car, Catherine le confie, en ne faisant que les tournées de nuit, elle a parfois l’impression de ne pas faire réellement partie de l’association, et exprime le besoin d’une autre dimension. « L’un des grands enjeux du bénévolat, c’est la fidélisation. Les nouveaux bénévoles ont de plus en plus tendance à s’engager ponctuellement », constate Adrien de Chauvigny, responsable bénévolat et formation à la délégation Paris du Secours Catholique. « Au sein de notre organisation, ce sont eux qui mènent toutes les actions de terrain. Ils doivent savoir pourquoi ils sont là. Pour cela, il est essentiel de leur assurer une intégration rapide et d’animer régulièrement des formations de qualité » conclut-il. Ainsi, de la formation initiale obligatoire « Être bénévole au Secours Catholique » aux formations plus spécialisées telles que « Connaître le réseau d’acteurs présents sur la grande exclusion à Paris » , « Aider les personnes en souffrance psychologique » ou « Rencontrer des personnes en addiction alcoolique » , ce sont une quarantaine de formations qui sont organisées en Île-de-France, tout au long de l’année à destination du millier de bénévoles de la délégation, afin de leur permettre de nourrir leur engagement.


Laure Pauthier

 

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