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Exclusion : 100 voix! Pour en parler autrement

100voixLes femmes hébergées dans le 13e arrondissement de Paris par le centre « La maison », de l’association Aurore, attendent le lundi avec impatience. Court moment d’évasion, l’atelier de photographie animé par Sarah Moon fait l’unanimité. Créatrice reconnue dans le monde de la photographie, et notamment pour sa campagne de publicité pour Cacharel, l’artiste participe au projet « 100 voix ! » lancé en 2012.

Avec 30 adhérents et 4 structures participantes pour l’instant, l’association 100 voix ! a son propre site Internet, comme l’a souhaité José Chidlovsky, chef de projet et réalisateur professionnel. Avec son carnet d’adresses et ses rencontres, il s’est entouré d’artistes à la fois talentueux et pédagogues pour libérer l’expression de personnalités fortes mais dont l’expérience de la rue et de la souff rance a souvent creusé les failles et entrainé un repli sur soi des plus compréhensibles. Cette fois, elles s’expriment grâce à l’image, sous forme de photos ou de fi lms, visibles sur le site de 100 voix ! et proposés à la vente par la boutique en ligne, avec 50 % des bénéfi ces pour l’auteur et le reste pour financer le projet.

Retrouver le fil de leur Histoire

Depuis un an, Nelly, Blandine, Pénélope et Huguette confectionnent un cahier, fait de textes mais surtout d’images. D’un lundi sur l’autre, elles ont une semaine pour réaliser leurs photos. Des animaux pour l’une, des arbres ou des portraits pour les autres, leur cadre varie en fonction de leur humeur. Ensuite, elles présentent leur travail comme de vraies professionnelles en précisant ce qui les a inspirées pour tel ou tel cliché. « Comme Sarah nous conseille de le faire, avant de prendre une photo, je me demande à chaque fois pourquoi celle-ci précisément et à quoi cette image me ramène», raconte Blandine. « On capture l’essentiel sans même s’en rendre compte. Dans ces moments-là je m’évade complètement », ajoute-t-elle. D’ailleurs elles choisissent toutes de sortir de l’association pour prendre leurs photos et ne vont pas au plus simple. Comme Huguette qui, obligée de vivre sous un pont pendant un moment de sa vie, a choisi de revenir sur ses pas et de retrouver cet endroit pour le photographier, de jour comme de nuit. Ou Nelly, qui semble particulièrement inspirée par ses vacances à la campagne. Leur cahier raconte une histoire, la leur surtout, mais d’une toute autre façon que lors d’un échange avec des travailleurs sociaux. Elles choisissent ce qu’elles révèlent, à quel rythme et sous les encouragements de Sarah. « Elle est chaleureuse et lumineuse. Je sais qu’elle est très occupée mais elle nous donne beaucoup », dit Blandine admirative.

Un long travail identitaire

Les participantes se prennent aussi en photo entre elles. La série, intitulée « L’Une et l’Autre », a été exposée à l’occasion de la journée de la femme le 8 mars dernier à la Galerie Fait & Cause à Paris. Poser n’est pas simple pour ces femmes qui ont traversé le pire, en s’oubliant parfois. «Je n’arrive à être en confiance qu’avec Pénélope. Elle sait faire de belles photos de moi », dit Nelly.

Hébergées à la maison Coeur de Femmes, à la résidence Suzanne Képès qui prend en charge les femmes victimes de violence ou au centre d’accueil et de stabilisation de l’Olivier, trois structures gérées par Aurore, la quinzaine de photographes a travaillé de longs mois pour préparer cette exposition qui durera six semaines, en se réappropriant leur image, et en développant une nouvelle façon de regarder le monde autour d’elles. « On travaille aussi notre monde intérieur», dit Blandine. Une cinquantaine de personnes accueillies dans les structures d’Aurore participent aux différents ateliers audiovisuels du projet 100 voix ! et verront peut-être leurs oeuvres vendues grâce à la boutique en ligne.

Aller plus loin que la loi 2002-2 et la délivrance de soins vitaux ou l’accompagnement social est bien le socle originel de cette nouvelle association qui a pu voir le jour grâce au soutien financier de Vinci, Veolia, La Mondiale et Olympus pour les appareils photo. Si l’accès à la création artistique peut révéler des talents cachés par un quotidien difficile, nul doute que le simple fait d’être à nouveau acteur de ses choix est une voie incontournable pour sortir de la résignation. Les animateurs parlent même de vraies métamorphoses pour certaines des photographes qui suivent les ateliers. Tam, animatrice à Coeur de femmes, a été le témoin privilégié de ce « déclic » : « ces ateliers les ont mises sur une piste de réflexion sur leur enfance et leur trajectoire, ce qui réveille des émotions enfouies. Je leur demande très régulièrement de me dire comment elles vivent l’avancée de leurs travaux de création parce que je sais qu’il s’agit d’un vrai travail sur elles-mêmes et que ce n’est pas toujours facile ». Pour Sakina, le déclic photographique a eu lieu. C ’est après avoir photographié une bibliothèque qu’elle s’est à nouveau autorisée à lire des livres, beaucoup de livres.

Céline Figuière

+ Pour plus d'informations : www.centvoix.com

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