Motion "Intervention sociale" : la parole à Eve Chrétien, assistante sociale, Association l’Etage à Strasbourg

L'assemblée générale du 22 juin 2018 a voté une motion pour l'intervention sociale intitulée "Innovons en faveur et avec les plus fragiles". En ma qualité d'administratrice et de travailleuse sociale, j’ai été sollicitée pour la présenter. Cet article reprend mon intervention à l'Assemblée générale où je rappelle les éléments essentiels de la motion ainsi que des situations vécues sur le terrain par les intervenants sociaux qui agissent au sein des organisations de la Fédération. Il reprend également les paroles des intervenants sociaux venus présenter leurs expériences à l'assemblée générale de la Fédération des acteurs de la solidarité le 22 juin 2018.

Ce que rappelle cette motion peut sembler évident. A certains plus qu'à d'autres. En (ré)affirmant des valeurs fondamentales de l’intervention sociale, la Fédération souhaite participer à la continuité de notre mobilisation à tous.

D’une part, l’intervention sociale dans sa globalité, est aujourd’hui menée par un nombre d’acteurs croissant, aux expériences et aux formations de plus en plus diversifiées. Ces acteurs agissent dans des milieux de plus en plus différents. A tel point qu’il semble que l’ensemble des personnes résidant dans le territoire a eu, a ou aura un jour recours à un intervenant social. Cette intervention est donc, de fait, un bien collectif qu’il faut protéger et développer pour le bien de notre société.

Car en réalité, nous constatons que les précarités s’intensifient. Je travaille depuis 15 ans comme assistante sociale, et j’ai pu le constater comme beaucoup, dans le cadre des accompagnements que je mène au quotidien. Nous voyons aujourd’hui des profils de personnes qui n’avaient pas besoin de nos services auparavant. Un déplacement forcé, un divorce, une difficulté à s’adapter au numérique : de plus en plus d’éléments viennent impacter leur stabilité déjà fragilisée. Les besoins sont plus larges et plus profonds. Les personnes exilées en sont un exemple frappant car l’ensemble de leurs repères sont touchés : il ont perdu leur capacité à communiquer dans une langue qu’il connaissent, ont perdu leur réseau social, leur emploi, leurs ressources, leur sécurité, la connaissance de leur environnement, la compréhension des institutions, leurs codes culturels, etc.

Le développement du numérique devient un enjeu pour l'accompagnement social, nous pouvons même parler d'exclusion numérique : j'ai accompagné des personnes dont les déficiences intellectuelles ne permettaient pas de maîtriser le fonctionnement d'un ordinateur mais qui, par ailleurs, ne relevaient pas d'une reconnaissance de leur handicap par la Maison Départementale des Personnes Handicapées et ne pouvaient donc pas bénéficier d'un accompagnement approprié. Comment ces personnes peuvent-elles faire une déclaration trimestrielle à la CAFCAFCaisse d'allocations familiales sans un soutien adapté ? Et une personne qui vient de passer 5 ans dans un camp de réfugiés au Liban et qui ne comprend pas pourquoi le Pôle emploi ne peut pas l’aider à trouver du travail, mais peut la radier de la liste des demandeurs d'emploi si elle ne clique pas sur "Je suis toujours à la recherche d’un emploi" ?

Face à ces constats, les acteurs de l’intervention sociale doivent se mobiliser. Ils doivent poser les bases d’une mutation de leur intervention, d’une adaptation à ces nouvelles précarités. S’ils veulent continuer à accompagner, ils doivent marcher sur le même chemin que la société.

Dans ce contexte, pour les acteurs de la Fédération, l’intervention sociale doit s’adresser à toute personne qui en a besoin et qui le demande. Sans distinction aucune, et encore moins administrative. Ses acteurs doivent aller vers les personnes partout où elles sont. L’intervention sociale doit s’appuyer sur les choix des personnes accompagnées pour les aider à construire leur projet de vie.

Par ailleurs, au regard des réalités vécues, de plus en plus de citoyens se mobilisent autour des personnes en difficulté. Et bien que la Fédération déplore les baisses de budget et le désengagement de l’Etat, nous avons conscience du fait que cette mobilisation est une force avec laquelle il faut compter.

Ceci étant (ré) affirmé, 5 orientations symbolisent l'action de la Fédération :

  • Chacun doit pouvoir accéder au droit commun, et rapidement. Combien de travailleurs sociaux ont déjà dit à une personne qu’ils accompagnaient : « oui, oui, le droit est là, vous allez y accéder, c’est juste… on ne sait pas quand… » ? Le droit commun doit être effectif.
  • Il est important de soutenir et développer le travail pair. C'est cette fonction, essentielle à la complémentarité dans l'intervention sociale qu'Allison Symonds est venue nous présenter ce 22 juin. Son expérience personnelle vécue, elle la met au service d’autres très concrètement. Et elle l’a dit très justement : elle est la seule à pouvoir comprendre certains éléments vécus par les personnes accompagnées. Cette plus-value là, doit être reconnue comme essentielle.
  • Une place plus importante doit être donnée aux personnes accompagnées dans la formation des travailleurs sociaux. Qui mieux qu’elles peuvent expliquer et apporter leur expertise unique  à ceux qui, bientôt, seront sur le terrain ? A ceux qui feront l’intervention sociale de demain. Il faut inviter les écoles à construire une partie des contenus de la formation avec les personnes accompagnées et "faire équipe" comme l'affirme Donatienne Galliot, responsable de formation à l'IRTS Hauts de France. Et cela se fait déjà depuis quelque temps.
  • Le partenariat et la coordination sont de plus en plus nécessaires. Elodie Telle, CIP à la cité du refuge FADS a présenté un dispositif d’accès à l’emploi: Capa'cités. Elle "ne travaille pas seule", elle travaille en lien avec des entreprises, des travailleurs sociaux... Dans l'accès à la culture, c'est également essentiel, pour Jérôme Martin, coordinateur socio-culturel à Emmaüs Solidarités, « il faut se parler et prendre le temps ensemble » avec les politiques publiques, les acteurs culturels d'un territoire, les personnes accompagnées, les travailleurs sociaux.
  • Il faut développer les projets de territoire. C’est le point d’équilibre entre l’accompagnement individuel et la mobilisation politique. C’est le cap de l‘intervention sociale de demain : garder mesure humaine. Trouver ce qui fait lien et le développer.

Alors que sera cette intervention sociale du futur ? Nous espérons en tout cas qu’elle sera toujours pétrie d’un esprit critique et qu’elle sera en évolution permanente. Pour cela, il faudra que tous ces intervenants sollicitent la formation continue, que les la écoles développent et que les structures employeuses la soutiennent. Nous espérons qu’elle restera collée comme de la glue aux besoins des personnes et à la réalité de notre environnement.

Bien sûr, ces 5 points peuvent sembler évidents. Mais peut-être pas à certains. Et peut-être plus à d’autres. Le groupe, en proposant à la Fédération de réaffirmer ces valeurs fondamentales de l’intervention sociale, souhaite participer à la continuité de notre mobilisation à tous. En tant qu'assistante sociale, j’ai travaillé dans des associations dites militantes et non-professionnelles de l’intervention sociale. J’y ai vu de l’engagement citoyen, une libre pensée et de grandes compétences, mais il m’y a parfois manqué quelque chose. J’ai également travaillé dans des associations ou institutions dites professionnelles. J’y ai vu des méthodologies pensées et adaptées, un cadre clair et de grandes compétences, mais il m’y a parfois manqué quelque chose. Et je crois que l’avenir est dans la rencontre de ces deux mondes, qui vont sur des montures différentes, mais dans la même direction et avec le même objectif : permettre à chacun d’entre nous de trouver sa place dans une société plus unie et plus juste.

Le 22 juin, l’Assemblée générale de la Fédération a voté cette motion. Elle a ainsi choisi de réaffirmer ses positions et les valeurs qu’elle défend en matière d’intervention sociale. A nous, sur le terrain, et collectivement, de les mettre à l’épreuve du réel pour en montrer, par la suite, tout le bénéfice pour la société dans son ensemble.

 

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